Goma, 26 août 2026 — La suspension des activités académiques et para-académiques dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur et universitaire de Goma et Bukavu ouvre une nouvelle page, particulièrement préoccupante, dans la crise que traversent les étudiants, les enseignants, les chercheurs et l’ensemble de la communauté scientifique au Nord et au Sud-Kivu.
Dans un arrêté ministériel signé le 20 août 2026, le ministère de l’Enseignement supérieur, universitaire, Recherche scientifique et Innovations a décidé de suspendre, jusqu’à nouvel ordre, les activités académiques et para-académiques au titre de l’année 2026-2027 dans plusieurs établissements publics des villes de Goma et Bukavu. La mesure est motivée notamment par la situation sécuritaire jugée particulièrement préoccupante et par la nécessité de préserver la sécurité des étudiants et du personnel, ainsi que la régularité des cursus académiques.
La décision ministérielle répond à une réalité difficilement contestable : dans un contexte marqué par l’insécurité et les conflits armés, maintenir les étudiants et le personnel dans des environnements potentiellement dangereux peut exposer des vies humaines à des risques considérables.
Cependant, lorsqu’une suspension académique se prolonge, ses conséquences dépassent largement les salles de cours.
Elle touche directement la progression des étudiants, le calendrier des examens, les travaux de recherche, les mémoires, les stages professionnels, les publications scientifiques et, plus largement, la production des connaissances dans une région déjà confrontée à d’importants défis sociaux, économiques et sécuritaires.
Le risque est donc double : protéger les vies aujourd’hui sans compromettre durablement l’avenir académique et scientifique de toute une génération.
Pour de nombreux étudiants, une année académique ne représente pas seulement une succession de cours et d’examens. Elle constitue une étape dans un parcours de formation qui conditionne l’accès à l’emploi, aux stages, aux concours, aux études supérieures et à l’insertion professionnelle.
Une interruption prolongée peut ainsi provoquer des retards dans l’obtention des diplômes, une augmentation du décrochage universitaire, des difficultés financières pour les familles et une perte progressive des acquis pédagogiques.
Les étudiants finalistes sont particulièrement vulnérables. L’arrêté prévoit certes que ceux de l’année académique 2025-2026 dont le cursus n’a pas pu être achevé peuvent poursuivre certaines activités académiques, notamment les évaluations nécessaires à la clôture de leur cursus.
Mais cette disposition devrait être accompagnée de mécanismes concrets afin d’éviter que les étudiants concernés ne soient abandonnés face aux difficultés administratives, sécuritaires et matérielles.
La crise ne concerne pas uniquement les étudiants.
Les enseignants, chercheurs, assistants et personnels administratifs sont eux aussi confrontés à une interruption de leurs activités. Or, dans une région affectée depuis plusieurs années par les conflits, la recherche scientifique devrait précisément être renforcée, car elle constitue un instrument essentiel de compréhension et de résolution des crises.
Les universités du Nord et du Sud-Kivu produisent des connaissances sur les conflits, les déplacements forcés, la santé mentale, la pauvreté, l’environnement, la gouvernance, la protection de l’enfance, les violences basées sur le genre, l’économie locale et la reconstruction communautaire.
Une interruption prolongée de cette production scientifique risque de créer un autre déficit : celui de la connaissance.
Or, une société qui cesse de produire des connaissances sur ses propres problèmes devient progressivement dépendante des analyses produites ailleurs.
Face à cette situation, le débat devrait évoluer vers une troisième voie : comment garantir la sécurité tout en maintenant la continuité académique et scientifique ?
La suspension physique des activités universitaires ne devrait pas nécessairement signifier la suspension de l’apprentissage, de la recherche et de la production scientifique.
Une stratégie exceptionnelle de continuité académique pourrait être envisagée pour les zones affectées par les conflits.
Lorsque les conditions technologiques le permettent, les établissements pourraient mettre en place des plateformes numériques permettant aux étudiants d’accéder aux cours, documents, travaux dirigés et évaluations.
Cette solution devrait toutefois tenir compte des réalités locales, notamment les difficultés d’accès à l’électricité, à Internet et aux équipements numériques.
Il serait donc nécessaire de développer des solutions hybrides : contenus numériques accessibles hors connexion, documents imprimés, groupes pédagogiques communautaires et systèmes de diffusion adaptés aux réalités locales.
Les étudiants proches de la fin de leur cursus devraient bénéficier d’un dispositif spécial de continuité académique.
L’objectif serait d’éviter qu’une crise sécuritaire ne transforme quelques mois d’interruption en une année supplémentaire, voire davantage, de retard dans leur parcours.
Les mémoires, stages, travaux de fin d’études et examens devraient faire l’objet d’un mécanisme exceptionnel de suivi et d’accompagnement.
Les chercheurs devraient être encouragés à poursuivre, lorsque cela est possible et sécurisé, les travaux scientifiques portant notamment sur les conséquences du conflit.
Des programmes de recherche à distance, des collaborations interuniversitaires et des partenariats avec des institutions scientifiques nationales et internationales pourraient permettre de maintenir la production scientifique.
La crise sécuritaire pourrait ainsi être transformée en opportunité pour produire davantage de données scientifiques permettant de comprendre les besoins des populations et d’orienter les politiques publiques.
Une cellule spéciale réunissant le ministère, les établissements universitaires, les représentants des étudiants, les enseignants et les chercheurs pourrait être mise en place.
Cette structure aurait notamment pour mission de :
– suivre l’évolution de la situation académique et sécuritaire ;
– identifier les étudiants les plus exposés aux risques de décrochage ;
– proposer des solutions de continuité pédagogique ;
– organiser progressivement les examens et évaluations ;
– assurer la conservation des données et travaux scientifiques ;
– coordonner les mesures de reprise des activités.
L’arrêté prévoit déjà une observation permanente de l’évolution de la situation sécuritaire afin de permettre à l’autorité de tutelle de prendre, lorsque cela sera possible, les mesures nécessaires au rétablissement du fonctionnement des établissements concernés.
Cette observation pourrait donc être élargie à un véritable système de veille académique et scientifique.
La sécurité doit rester une priorité. Mais la protection des étudiants ne peut être pensée uniquement sous l’angle physique.
Protéger un étudiant, c’est également protéger son parcours, ses années d’études, ses recherches, ses ambitions professionnelles et son avenir.
La communauté scientifique du Nord et du Sud-Kivu ne doit pas devenir une victime silencieuse de la crise sécuritaire.
Il est donc urgent de penser une politique de résilience universitaire, capable de fonctionner même lorsque les conditions normales d’enseignement ne sont plus réunies.
L’objectif ne devrait pas être de choisir entre la sécurité et l’éducation, mais de construire des mécanismes permettant de préserver les deux.
La suspension des activités académiques constitue une réponse exceptionnelle à une situation exceptionnelle. Elle ne devrait cependant pas devenir une interruption indéterminée de l’avenir académique et scientifique.
Le défi qui se présente désormais aux autorités, aux universités, aux enseignants, aux chercheurs et aux étudiants est celui de la continuité.
Continuité de l’apprentissage.
Continuité de la recherche.
Continuité de l’accompagnement des étudiants.
Continuité de la production scientifique.
Dans une région confrontée à des crises complexes, les universités ne doivent pas seulement être considérées comme des lieux où l’on dispense des cours. Elles constituent également des espaces de production de solutions.
Suspendre temporairement les activités pour protéger les vies peut être nécessaire. Mais préparer dès maintenant des mécanismes de continuité académique et scientifique est indispensable pour éviter que la crise sécuritaire ne se transforme en crise durable du savoir et de l’avenir de toute une génération.
J-Rostand VUSANGI M,