La toxicomanie chez les jeunes est devenue l’une des préoccupations sociales et sanitaires majeures dans la ville de Goma. Entre pauvreté, chômage, traumatismes liés aux conflits armés et rupture des liens familiaux, de nombreux adolescents et jeunes adultes se retrouvent exposés à la consommation de substances psychoactives, compromettant ainsi leur santé, leur avenir et leur intégration sociale.
Dans un entretien accordé dans le cadre d’une étude sur la prise en charge psychosociale des jeunes toxicomanes à Goma, la Coordinatrice de l’organisation WAZA AND ACT dresse un tableau préoccupant de la situation tout en proposant des pistes de solutions pour améliorer l’accompagnement des jeunes affectés.

Selon Madame NADINE KASONIA, responsable de WAZA AND ACT, la toxicomanie constitue aujourd’hui un véritable problème de santé publique à Goma.
L’organisation observe une augmentation de la consommation d’alcool, de cannabis, de tabac ainsi que d’autres substances psychoactives parmi les jeunes. Cette réalité touche particulièrement les enfants et adolescents vivant dans la rue qui utilisent souvent ces produits comme mécanisme de survie face à la faim, au froid, au stress ou encore aux traumatismes causés par les conflits et l’insécurité.
La pauvreté figure parmi les principaux facteurs favorisant la toxicomanie. À cela s’ajoutent les conflits familiaux, les violences domestiques, le chômage, la déscolarisation, l’influence des groupes de pairs ainsi que la disponibilité croissante des drogues et boissons alcoolisées à faible coût.
Pour la Coordinatrice NADINE KASONIA, les jeunes les plus vulnérables sont les enfants en situation de rue, les jeunes sans emploi, les déplacés internes, les orphelins de guerre ainsi que ceux qui évoluent dans des environnements marqués par l’exclusion sociale et l’absence de soutien familial.
« Les enfants en situation de rue constituent l’une des catégories les plus exposées, car ils vivent quotidiennement dans un environnement marqué par la précarité, les violences, l’absence de protection et la pression des groupes de pairs », explique-t-elle.
Face à cette situation, plusieurs structures proposent des services de soutien psychologique et psychosocial dans la ville de Goma. Des centres de santé, des structures spécialisées en santé mentale ainsi que des organisations humanitaires tentent de répondre aux besoins croissants de la population.
Toutefois, la Coordinatrice estime que les capacités actuelles restent largement insuffisantes par rapport à l’ampleur du phénomène.
Au sein de WAZA AND ACT, une équipe composée de trois psychologues et d’une seule assistante psychosociale accompagne les bénéficiaires à travers l’écoute active, le counseling individuel, la gestion de cas et le suivi psychosocial. L’organisation intervient particulièrement auprès des enfants en situation de rue et des jeunes vulnérables.
Lorsque les cas nécessitent des soins spécialisés dépassant ses capacités d’intervention, l’organisation procède au référencement vers des structures compétentes en santé mentale afin de garantir une prise en charge adaptée.
Les services actuellement disponibles comprennent notamment les premiers secours psychologiques, le soutien psychosocial communautaire, les groupes de parole, l’accompagnement des enfants vulnérables ainsi que la prise en charge des traumatismes liés aux conflits armés, aux violences et aux déplacements forcés.
Malgré ces efforts, plusieurs obstacles persistent. Le faible nombre de psychologues, l’insuffisance des structures spécialisées, le coût des services, le manque de ressources financières et la stigmatisation des troubles de santé mentale limitent considérablement l’accès aux soins.
Pour WAZA AND ACT, les jeunes toxicomanes présentent souvent des difficultés complexes qui dépassent largement la simple consommation de drogues.
Nombre d’entre eux souffrent de traumatismes psychologiques, de ruptures familiales, de chômage, de marginalisation sociale ou encore d’une longue expérience de vie dans la rue. Ces situations exigent des interventions multidimensionnelles et un accompagnement à long terme.
La Coordinatrice souligne également le manque de centres spécialisés dans la réhabilitation et la désintoxication des jeunes à Goma.
« Les besoins restent largement supérieurs aux capacités existantes », affirme-t-elle.
L’organisation estime qu’une meilleure coordination entre les secteurs de la santé, de la protection de l’enfance, de l’éducation, de la justice et de la réinsertion socio-économique est indispensable pour améliorer durablement la situation.
Parmi les stratégies utilisées par les acteurs de protection figure la réunification familiale des enfants vivant dans la rue. Toutefois, cette approche ne produit pas toujours les résultats espérés.
Selon l’expérience accumulée par WAZA AND ACT durant trois années d’intervention, de nombreux enfants retournent dans la rue après leur retour au sein de leurs familles.
Les raisons sont multiples : pauvreté persistante, violences domestiques, manque de moyens de subsistance, absence de scolarisation ou encore influence des groupes de pairs.
Dans plusieurs cas, les familles accueillent à nouveau les enfants sans disposer des ressources nécessaires pour répondre à leurs besoins fondamentaux. Confrontés aux mêmes difficultés qu’avant leur départ, certains jeunes reprennent progressivement le chemin de la rue et replongent dans la consommation de substances psychoactives.
Cette situation oblige souvent les intervenants à recommencer tout le processus d’accompagnement, créant ainsi un cycle répétitif de retour à la rue et de rechute.
Pour la Coordinatrice, la réunification familiale doit impérativement être accompagnée d’un soutien économique aux ménages, d’un suivi psychosocial régulier, d’un accompagnement parental ainsi que d’opportunités éducatives et professionnelles pour les jeunes.
WAZA AND ACT intervient à plusieurs niveaux dans la prise en charge des jeunes toxicomanes.
L’organisation assure l’identification des cas, l’écoute active, le soutien psychosocial, la gestion de cas, la sensibilisation communautaire ainsi que le référencement vers des services spécialisés.
Tout commence par une évaluation individuelle permettant de comprendre les causes de la consommation de drogues ou de la présence du jeune dans la rue. Les équipes prennent ensuite contact avec les familles et les leaders communautaires afin d’explorer les possibilités de réintégration.
Des séances de médiation sont organisées pour rétablir le dialogue entre les jeunes et leurs proches, identifier les causes des conflits et rechercher des solutions adaptées à l’intérêt supérieur de l’enfant.
Lorsque les conditions sont réunies, une réunification familiale est effectuée et accompagnée d’un suivi régulier à domicile.
Une approche multisectorielle pour l’avenir
Face à l’ampleur du phénomène, WAZA AND ACT plaide pour une approche globale associant les autorités publiques, les organisations humanitaires, les établissements scolaires, les communautés et les familles.
L’organisation recommande notamment le renforcement des services de santé mentale, la création de centres spécialisés de réhabilitation et de désintoxication adaptés aux jeunes, l’amélioration des mécanismes de référencement ainsi que le développement d’opportunités éducatives et socio-économiques.
Pour la Coordinatrice, le renforcement des politiques publiques est aujourd’hui indispensable.
La toxicomanie ne doit plus être considérée uniquement comme un problème individuel, mais comme une question majeure de santé publique, de protection de l’enfance et de cohésion sociale.
Elle insiste également sur la nécessité de développer des programmes de prévention dès le niveau familial, scolaire et communautaire à travers la sensibilisation, le maintien scolaire, l’encadrement parental, les activités récréatives et l’autonomisation économique des ménages vulnérables.
Enfin, WAZA AND ACT défend une approche centrée sur l’enfant, considérant les jeunes toxicomanes non comme des délinquants mais comme des personnes en situation de vulnérabilité nécessitant protection, accompagnement et opportunités de développement.
Pour l’organisation, seule une intervention durable s’attaquant simultanément à la pauvreté, à l’exclusion sociale, aux traumatismes liés aux conflits et au manque de perspectives d’avenir permettra de réduire efficacement la toxicomanie chez les jeunes de Goma.
J-Rostand VUSANGI M.